Idrissa Seck parle ! Un réveil brusque, mais pas nécessairement brutal. Pour la première fois depuis l’avènement du magistère Diomaye-Sonko, l’ancien sherpa d’Abdoulaye Wade rompt un long silence. Certains hommes politiques parlent pour qu’on ne les oublie pas. Idrissa Seck a parfois obtenu l’effet inverse : ses silences ont fait parler de lui. Depuis son baptême du feu lors de la présidentielle de 1988, Idy entretient avec le temps et la parole une relation singulière, faite de longues périodes de discrétion, de retours remarqués et de formules qui survivent aux circonstances qui les ont inspirées.
Il appartient à cette génération de responsables politiques formés à l’école d’Abdoulaye Wade, où la parole était une arme, le silence une stratégie et la patience une vertu. Après ses premières armes dans la campagne présidentielle de 1988, il retrouve une visibilité particulière au milieu des années 1990, lorsque son mentor participe au gouvernement de majorité présidentielle élargie. Mais c’est à l’approche de l’alternance de 2000 qu’il donne toute la mesure de ses qualités d’organisateur. Sentant l’ogre socialiste vaciller, il devient l’un des métronomes du dispositif libéral qui conduira à la première alternance démocratique du Sénégal. Dans l’ombre de Wade, il contribue à régler les mouvements, à surveiller les équilibres et à préparer une victoire qui allait bouleverser l’histoire politique du pays.
L’alternance victorieuse ouvre une nouvelle étape de son parcours, mais aussi les premières rivalités autour de la succession d’Abdoulaye Wade. Très tôt perçu comme un héritier possible, donc comme un concurrent potentiel, Idrissa Seck découvre les dangers de la proximité avec le pouvoir. À partir de 2001, il se montre plus réservé dans sa communication et confie à Nouvel Horizon qu’il est en train de donner à ses « attributs propres le polissage approprié pour les rendre adoptables par les Sénégalais le moment venu ».
La formule est révélatrice de sa manière de se présenter aux Sénégalais. Là où d’autres recherchent les bénéfices immédiats de l’exposition médiatique, lui revendique le temps de la préparation. La politique devient un patient travail d’orfèvre dont il serait à la fois le bijou et l’artisan. Même lorsqu’il dirige le gouvernement, son rapport à la parole conserve cette singularité. Sa mémorable Déclaration de politique générale, marquée par une voix défaillante, reste dans les souvenirs, comme si cet homme pourtant réputé pour son éloquence avait parfois rendez-vous avec le silence jusque dans les circonstances les plus solennelles.
En juillet 2005, à la veille de son incarcération, sa conférence de presse le replace au centre de l’actualité politique. Confronté à une épreuve majeure, il choisit de s’expliquer publiquement et donne à cette séquence une dimension qui dépasse son sort personnel. Les années suivantes seront celles des ruptures, des rapprochements et des recompositions. La fameuse « audience du midi » marque une étape dans ses relations avec Abdoulaye Wade, jusqu’à son retour au PDS en 2009. Rewmi, le parti autour duquel il avait construit son autonomie politique, n’aurait été, selon sa propre expression, qu’une « terre d’exil ». Une manière bien à lui de rappeler que les désaccords les plus profonds n’effacent pas nécessairement les fidélités anciennes.
Mais les retrouvailles avec le pape du Sopi ne résistent pas à la question de sa candidature en 2012. Idrissa Seck s’oppose à son ancien mentor et défend sa lecture des exigences constitutionnelles. Deuxième à la présidentielle de 2007, il connaît un recul électoral en 2012, avant de participer à la coalition victorieuse de Benno Bokk Yaakaar. Aux côtés de Macky Sall, Moustapha Niasse et Ousmane Tanor Dieng, il appartient à cette « bande des quatre majeurs » qui accompagne les premières années de la deuxième alternance.
En 2013, Idrissa Seck reprend son autonomie politique et s’installe progressivement dans une opposition assumée à Macky Sall. Sa critique porte alors la marque de cette maîtrise des formules dont il a fait une composante de son expression publique. Il résumera ainsi son appréciation de l’action présidentielle dans une sentence restée célèbre : « Il fait tout ce qu’il peut, mais il peut très peu. » Une formule que l’on pourrait condenser en quelques mots : « Macky veut, mais il peut peu. »
Tout est dans le jeu des mots. Le verbe pouvoir change de sens pour opposer l’effort à la capacité, l’intention au résultat, la volonté de gouverner à l’aptitude à transformer cette volonté en action. On peut discuter le jugement politique qu’elle contient, mais difficile de ne pas en remarquer la construction. En quelques mots, Idrissa Seck avait donné à sa critique une forme immédiatement reconnaissable. Il possède cet art de ramasser tout un réquisitoire dans une phrase que même ses adversaires contribuent à faire circuler.
Alors que son influence semblait s’être réduite, la présidentielle de 2019 lui offre un nouveau rendez-vous avec les Sénégalais. Idrissa Seck retrouve la deuxième place du scrutin, rappelant que ses périodes de moindre visibilité ne signifient pas nécessairement son effacement de la scène nationale. Au lendemain de cette élection, il se fait de nouveau discret avant de retrouver les responsabilités institutionnelles en novembre 2020, à la présidence du Conseil économique, social et environnemental. Son rapprochement avec Macky Sall suscite des interrogations, mais ouvre également une nouvelle séquence dans son parcours, celle d’un ancien opposant redevenu allié du pouvoir.
C’est peut-être à Thiès, en février 2023, qu’Idrissa Seck donne l’une des illustrations les plus saisissantes de son art oratoire. Devant Macky Sall, dont il est alors l’allié, il choisit le registre de la prière pour délivrer un message dont la portée politique n’échappe pas aux observateurs. Il demande au Seigneur de « dilater votre poitrine », afin que le Président puisse accueillir les critiques, même lorsqu’elles lui paraissent injustes, avant d’évoquer les choix futurs susceptibles de couronner son parcours et de lui assurer une place honorable dans la postérité.
Dans un Sénégal suspendu à la question du troisième mandat, l’invocation prend une résonance particulière. La presse y voit une invitation à renoncer à une nouvelle candidature. Idrissa Seck venait d’aborder, en présence du principal intéressé, un sujet que beaucoup de responsables de la majorité évitaient encore publiquement. Il ne lui demandait pas frontalement de partir ; il l’invitait à réfléchir à la manière dont il souhaitait rester dans l’histoire.
Toute la subtilité de cette intervention tient à cette distinction. Demander à Dieu de dilater la poitrine d’un chef d’État, c’est aussi l’inviter à élargir son écoute, à prendre de la hauteur et à ne pas laisser les contrariétés du pouvoir rétrécir son jugement. La courtoisie républicaine n’efface pas le conseil politique. Elle lui donne une forme particulière, d’autant plus remarquable qu’elle s’adresse publiquement à un Président dont l’orateur partage alors les responsabilités politiques.
Après avoir interrogé la capacité de Macky Sall à gouverner lorsqu’il était dans l’opposition, Idrissa Seck semblait désormais interroger sa capacité à savoir partir, alors même qu’il était devenu son allié. Du « Macky veut, mais il peut peu » au « dilater votre poitrine », la critique avait changé de registre sans perdre son exigence. L’une empruntait les chemins de l’ironie politique, l’autre ceux de la sagesse religieuse. Deux circonstances différentes, mais une même attention au poids des mots et à leur capacité de survivre à l’instant où ils sont prononcés.
Ainsi va Idrissa Seck depuis près de quatre décennies. Il a connu l’opposition et le pouvoir, les victoires et les revers, les responsabilités gouvernementales et les longues traversées politiques. Il a accompagné une alternance historique, participé à une autre, affronté ses anciens alliés et retrouvé certains d’entre eux lorsque les circonstances ont conduit à de nouvelles convergences. Son parcours n’est pas exempt de controverses, comme celui de tout homme ayant occupé une place aussi importante dans notre histoire politique récente. Mais il serait réducteur de n’y voir qu’une succession de ruptures et de rapprochements. Il raconte aussi une longévité peu commune, une connaissance approfondie des institutions et une conception du temps politique qui refuse de confondre agitation et action.
Aujourd’hui, Idrissa Seck reprend la parole dans un Sénégal dont le paysage politique a profondément changé depuis sa dernière grande séquence d’expression publique. Sous le magistère Diomaye-Sonko, une nouvelle génération dirige le pays, les équilibres anciens ont été bouleversés et les promesses de rupture se confrontent désormais aux exigences de l’exercice du pouvoir. Celui qui a traversé les deux premières alternances démocratiques observe à présent une troisième expérience politique, née dans des circonstances et portée par des acteurs bien différents de ceux qu’il a longtemps côtoyés.
Sa prise de parole mérite donc d’être écoutée pour ce qu’elle contient, sans lui prêter d’intentions qu’il n’aurait pas exprimées. Quelle lecture porte-t-il sur les transformations en cours ? Quelle place accorde-t-il à son expérience dans le débat national ? Et que peut apporter au Sénégal la parole d’un homme qui a connu de si près les grandeurs, les contraintes et les désillusions du pouvoir ?
Idrissa Seck a souvent laissé le temps travailler avant de reprendre la parole. Il sait, pour l’avoir éprouvé, que les certitudes politiques passent, que les alliances se défont et que les rapports de force les plus solidement établis peuvent être renversés. Son itinéraire rappelle aussi qu’on peut quitter momentanément le devant de la scène sans quitter l’histoire politique du pays.
Après avoir si longtemps laissé parler le temps, Idrissa Seck a choisi de reprendre la parole. À présent, c’est à cette parole de donner sa mesure.