Ce 25 septembre 2026, tu fêtes tes 84 ans. Et je me suis demandé comment parler de toi sans réduire ton parcours à une succession de fonctions, de responsabilités et de combats. Comment raconter l’homme derrière le banquier, le politique, le parlementaire, le ministre et l’entrepreneur ? Comment rendre compte de cette personnalité singulière qui, au fil des années, a marqué ceux qui ont eu la chance de te rencontrer, de travailler avec toi ou simplement de partager un moment de conversation ?

Je crois finalement que le plus juste est de parler de toi comme on parle d’un aîné. Avec affection, avec respect et avec cette gratitude particulière que l’on éprouve pour ceux qui, à un moment de votre vie, vous ont tendu la main et vous ont donné envie d’aller plus loin.

Tu es né à Thiès, la cité du Rail, dans une famille où la rigueur n’était pas négociable. Ton père était gendarme. De cette enfance thiessoise, tu garderas surtout quelques souvenirs, avant que ton histoire familiale ne te ramène vers le Fouta, entre Gaol, ton village traditionnel, et Kanel, le fief de ton grand-père.

Mais c’est à Dakar que l’enfant que tu étais, allais grandir. L’école française de Malick Sy, Bassam Goumba de Grand-Dakar, les matchs de football, les escapades à la plage et les petits bonheurs de l’enfance ont accompagné tes premières années. Tu avais déjà cette curiosité, cette assurance tranquille et cette envie d’aller voir plus loin.

Puis est venu le temps des études. Après ton baccalauréat série B au lycée Maurice Delafosse, boursier du gouvernement au début des années 1960, tu es parti pour Toulouse, puis pour Paris, où tu as intégré Sciences Po en section Économie financière.

Tu étais alors un jeune homme plongé dans une époque intellectuellement bouillonnante. Tu lisais, tu discutais, tu débattais. Tu aimais les idées et ceux qui les défendaient avec conviction. Tu avais aussi ton cigare, qui ne te quittait pas facilement, dans un univers où Castro, le Che, Sartre et les grands débats politiques de l’époque occupaient une place importante. Mais ce qui me frappe, avec le recul, c’est que tu étais déjà profondément toi-même. Libre dans ta tête, exigeant dans tes choix, parfois entier, souvent provocateur, mais toujours sincère.

Lorsque tu es rentré au Sénégal au début des années 1970, tu as choisi la banque. À l’Union Sénégalaise de Banques, tu as participé à cette grande période de sénégalisation de l’économie.  Puis il y eut la BCEAO, à Paris, à la Direction de l’Inspection. En 1976, tu prends une nouvelle direction en te lançant dans l’entrepreneuriat maritime avec la SOMICOA. Tu as pris des risques, construit, persévéré. Et cette entreprise, qui continue encore aujourd’hui son chemin, porte quelque chose de toi.

Ta relation avec la politique est encore plus révélatrice de l’homme que tu es.

Tu n’es pas venu à la politique par calcul. Elle t’accompagnait depuis ta jeunesse. Au lycée déjà, tu regardais avec intérêt les combats du PAI de Majmouth Diop. En France, tu t’es engagé dans l’AESF et dans la FEANF, au cœur des grands débats qui traversaient alors la jeunesse africaine.

Sous Senghor, tu as choisi de ne pas collaborer avec le pouvoir. Tu le disais avec cette franchise qui t’est propre, travailler avec Senghor était pour toi impensable.

Puis Abdou Diouf est arrivé. Son discours progressiste, certaines de ses premières décisions et la suppression du visa de sortie et la fin des courants de pensées t’ont convaincu. Tu as alors rejoint le Parti socialiste. Tu y es devenu membre du Bureau politique et porte-parole du parti. Beaucoup se souviennent encore de ces réunions qui se terminaient tard dans la nuit. Les journalistes attendaient devant la porte. Et puis tu sortais, cigare à la main, sourire aux lèvres, avec cette décontraction qui contrastait avec l’intensité des débats que tu venais de vivre.

Tu étais devenu une figure familière de la vie politique sénégalaise.

À l’Assemblée nationale, comme président du groupe parlementaire socialiste sous la IXe législature, tu as marqué ton époque par la qualité de tes interventions, ta maîtrise des dossiers et ton sens de la responsabilité.

Je revois presque cette image de toi devant le pupitre, une main dans la poche, le sourire aux lèvres, affrontant les députés de l’opposition avec cette assurance tranquille qui te caractérisait.

Je me souviens de ton grand débat sur Walf avec Idrissa Seck, alors directeur de campagne d’Abdoulaye Wade, sous la conduite du journaliste Yéro Dia. Là encore, tu étais dans ton élément. Les idées, l’argumentation, la contradiction. Tu aimais ce genre de confrontation parce que tu croyais encore que la politique pouvait être un exercice intellectuel.

Et puis il y a eu 2000.

La défaite du Parti socialiste t’a profondément marqué. Tu ne comprenais pas cette alternance, tant tu estimais que le bilan d’Abdou Diouf, après la dévaluation de 1994, avait permis de remettre le pays sur une trajectoire que tu jugeais plus solide.

Mais ce qui t’a probablement le plus déçu fut l’absence d’autocritique.

Tu as alors fait ce que tu savais faire lorsque quelque chose ne correspondait plus à tes convictions. Tu as pris ta liberté.

En 2002, avec Kalidou Dieng, Seydou Guèye, Néné Marième Kane, Serigne Mbacké Ndiaye, Momo Sylla et d’autres compagnons, tu as créé le Parti de la Réforme.

Tu voulais un parti ouvert. Tu voulais surtout rester fidèle à cette idée d’une politique fondée sur la liberté de pensée et la responsabilité. Tu es ensuite devenu un opposant particulièrement critique à Abdoulaye Wade. Tes prises de position t’ont même conduit en prison le 30 mai 2005.

Mais la politique sénégalaise est ainsi faite que les chemins qui se croisent peuvent parfois se rejoindre.

En novembre 2006, tu as rejoint le gouvernement d’Abdoulaye Wade. Tu as alors exercé plusieurs responsabilités ministérielles, dans la microfinance, le commerce, les collectivités territoriales, la coopération décentralisée, les télécommunications et les transports.

Tu es resté au gouvernement jusqu’au 24 juin 2010, avant de décider de laisser la place à l’une des militantes du Parti de la Réforme. Là encore, tu as fait les choses à ta manière.

Mais lorsque je pense à toi, ce ne sont pas d’abord les titres qui me viennent à l’esprit. Mais ton sourire, ton cigare, ton élégance, ta manière de parler, cette façon que tu as de regarder ton interlocuteur comme si tu voulais d’abord comprendre ce qu’il pense avant de lui répondre.

Il y aussi ton humour et ton franc-parler, cette capacité à dire les choses sans détour, quitte parfois à surprendre, voire à déranger. Mais chez toi, même lorsque la parole est tranchante, elle n’est jamais gratuite.

On t’a surnommé « Thiof », ce surnom te va comme un gant. Tu as toujours été élégant, et jamais ostentatoire. Tu m’as souvent donné l’impression que tu considérais l’élégance comme une forme de respect envers soi-même et envers les autres. Tu racontais que, petit, tu ne supportais pas de porter des habits sales. Cette exigence de l’enfance t’est restée. Tu as connu le jean bleu, le T-shirt, les costumes cintrés et toutes les évolutions de la mode. Mais tu as surtout conservé une allure qui t’appartient.

Et derrière cette élégance, il y a la grande simplicité d’un homme attaché à sa famille, gourmand ou gourmet ( ?) qui ne résiste pas à un bon thiéboudieune bou weex avec du sool et du beuguedj.

Et puis il y a ce que tu représentes pour moi. Très jeune, venant de fouler mes pieds à Dakar, je me souviens encore de notre première rencontre dans un restaurant de la place. Tu m’avais simplement demandé de venir m’engager à tes côtés. Peut-être n’avais-tu pas mesuré, à ce moment-là, la portée de cette invitation. Pour toi, c’était peut-être une parole parmi tant d’autres. Pour moi, elle a compté. Parce qu’elle venait d’un aîné et qu’elle était une marque de confiance pour quelqu’un que j’ai toujours souhaité rencontrer.

Et parce que tu fais partie de ces personnes qui peuvent, par une simple parole, donner à un jeune l’envie de croire davantage en lui-même.

Tu as été pour certains un patron, pour d’autres, un camarade, pour d’autres encore, un adversaire politique. Pour moi, tu es un aîné, un idole, un mentor et un papa qui compte.

Aujourd’hui, tu observes tranquillement la vie politique du pays.

À 84 ans, tu as derrière toi une vie qui pourrait remplir plusieurs biographies. Tu as connu le Sénégal d’avant l’indépendance. Tu as connu les premières années de la République. Tu as vécu la sénégalisation de l’économie. Tu as traversé les grandes batailles politiques. Tu as connu les alternances. Tu as été dans l’opposition. Tu as été au pouvoir. Tu as démissionné pour rester fidèle à toi-même.

Mais au bout du compte, tout cela ne te résume pas. Ce qui te résume peut-être le mieux, c’est cette liberté qui t’habite depuis toujours.

Alors, en ce 25 septembre, je ne veux pas seulement te souhaiter un joyeux anniversaire.

Je veux te dire merci. Merci pour ta confiance. Merci pour tes conseils.

Merci pour les désaccords car ils ont souvent été des leçons.

À 84 ans, tu as encore beaucoup de souvenirs à raconter, beaucoup d’anecdotes à transmettre et beaucoup de jeunes à regarder avec ce sourire qui te caractérise.

Longue vie à toi, cher mentor Elfeki.

Joyeux anniversaire, Elfeki.

Avec toute mon affection

Ton fils,

Ousmane Gandhy Ba