Santé intime : Comment Madina Tall veut révolutionner le quotidien des femmes…

Pourquoi vous êtes-vous penchée sur la fabrication de serviettes hygiéniques ?

​Nous utilisons les serviettes hygiéniques tous les mois et beaucoup de femmes se posent des questions sur la qualité de ces produits en contact direct avec leurs parties intimes. J’ai donc créé Sutura, non pas pour vendre une marque de serviettes hygiéniques de plus, mais pour répondre aux exigences de qualité et de confort autour des soins intimes des femmes.

 

D’après vous, les femmes sénégalaises n’ont-elles pas accès aux soins intimes adaptés à leurs besoins ?

​Je ne dirais pas qu’elles n’y ont pas accès, puisqu’il existe déjà beaucoup de produits au Sénégal. Cependant, une adolescente, une femme qui a un flux abondant et une femme qui vient d’accoucher n’ont pas les mêmes besoins menstruels. Sutura vient élargir le choix des femmes pour mieux gérer leurs soins intimes.

Qu’est-ce qui gêne les femmes, à votre avis ?

​Il y a le pouvoir d’achat, l’accessibilité, l’accès à l’information et les pesanteurs socioculturelles qui voudraient que la femme gère discrètement ses menstrues.

Pourquoi avoir installé la production aux États-Unis ? N’existe-t-il pas au Sénégal les ressources humaines et matérielles nécessaires pour une telle fabrication ?

​Je ne dirais pas que le Sénégal manque de compétences ou de ressources, mais il est vrai que de la conception à la production, tout s’est fait aux États-Unis. C’était plutôt un souci de répondre aux exigences industrielles liées à la capacité de production dont nous avions besoin pour cette première série. Si nous pouvons toutefois développer notre chaîne de valeur ici au Sénégal ou sur le continent

Vous avez décidé de venir lancer votre produit Sutura au Sénégal. Craigniez-vous de ne pas avoir la clientèle ciblée aux États-Unis, de faire face à une rude concurrence, ou était-ce par pur patriotisme ?

Non, ce n’était absolument pas par peur du marché américain. Je suis sénégalaise et cette dimension affective a fait que, dès mes premières réflexions sur la conception de Sutura, je pensais spécialement aux femmes sénégalaises et africaines. Mais j’aimerais bien en faire profiter, sur le long terme, toutes les femmes du monde.

Justement, pour faire transiter ce produit jusqu’au Sénégal, vous avez rencontré énormément de difficultés avec le transitaire. Expliquez-nous ce qui a bloqué.

​Nous avions confié notre marchandise à un transitaire et l’avion était déjà payé, mais le transit prenait beaucoup plus de temps que prévu. Puis, on nous a réclamé des frais supplémentaires à maintes reprises.

 

Était-ce de l’arnaque ou aviez-vous manqué à une obligation ?

​Au regard du retard accusé et des sommes supplémentaires qui nous étaient régulièrement réclamées, oui, nous estimons que nous avons été confrontées à des pratiques frauduleuses.

Vous avez même pensé à porter plainte auprès du FBI. Qu’avez-vous finalement fait ?

​Oui, à un moment donné, la situation était devenue très sérieuse et j’avais commencé à rechercher les différents recours possibles auprès des autorités américaines compétentes. Finalement, ma priorité absolue était de récupérer mes produits. Je me suis résignée à supporter des coûts supplémentaires et à prendre des décisions difficiles pour récupérer la marchandise et poursuivre le projet.

Était-ce un cas isolé ou croyez-vous que les gouvernants sénégalais devraient faire des efforts pour équilibrer la balance quant à l’accessibilité des produits à importer au Sénégal ?

​Je ne voudrais pas utiliser cette expérience pour faire le procès des politiques publiques sénégalaises, puisque le prestataire dont il est question était privé. En revanche, tout ce qui peut faciliter la compréhension pour les entrepreneurs sur le transit, l’anticipation des coûts supplémentaires — si tant est qu’ils soient justifiés — et l’allègement des procédures d’importation sera le bienvenu.

 

Comment avez-vous vécu cette épreuve ?

​Difficilement. Je pensais aux mois de travail, aux économies que j’avais injectées dans ce projet, aux nuits blanches passées à bosser sur le produit, en plus de la préparation du lancement à venir… À un moment, je me suis demandé si tout allait s’arrêter là. Et puis je me suis dit non. J’étais déjà allée trop loin pour abandonner. C’est cela aussi, être entrepreneur : les gens consomment le produit fini, mais c’est toi qui supportes les difficultés qui ont failli l’empêcher d’exister.

Mais une fois au Sénégal, n’avez-vous pas rencontré de difficultés pour le dédouanement ?

​Il y a eu effectivement des droits, taxes et frais liés à l’importation et au dédouanement qu’il fallait intégrer au coût du produit. Malheureusement, le jeune entrepreneur supporte tous ces coûts avant même de vendre le premier article, tout en essayant de proposer un prix qui reste accessible à la clientèle.

Combien d’articles contient une boîte de Sutura et à quel prix ?

​Nous proposons deux produits phares : un paquet de serviettes hygiéniques de nuit qui contient huit (8) serviettes et coûte 1 500 FCFA, ainsi qu’un paquet de huit (8) culottes menstruelles jetables à 3 500 FCFA. Mais je compte augmenter le nombre d’articles dans un paquet pour les prochaines productions.

Pourquoi cette innovation avec les culottes menstruelles et particulièrement les modèles de nuit ?

​Parce qu’il y a des moments où une serviette classique ne répond pas forcément au niveau de protection ou de confort recherché. Je pense notamment aux femmes qui ont un flux abondant, à la protection durant la nuit, aux longs déplacements ou encore au post-partum. Nous avons volontairement commencé avec des modèles de grande taille pour ne pas exclure les femmes aux morphologies qui ne sont pas suffisamment représentées dans l’offre disponible.

Qu’est-ce qui pourrait certifier la qualité de vos produits, quand on sait qu’il y a eu récemment des doutes sur la qualité des serviettes hygiéniques d’une très grande marque de la place ?

​Pour un produit aussi intime, la confiance ne peut pas reposer uniquement sur le marketing. Nous avons travaillé avec un cahier des charges précis et défini les caractéristiques que nous souhaitions pour nos produits. Sutura aura une politique de transparence. Je préfère ne jamais revendiquer un test, une certification ou une caractéristique que nous ne sommes pas capables de documenter. Les consommatrices ont le droit de poser des questions sur le produit qu’elles utilisent et une marque sérieuse doit pouvoir y répondre.

Quelles techniques de persuasion comptez-vous adopter en cas de scepticisme des potentielles clientes de Sutura ?

​Je ne veux justement pas parler de persuasion. Une femme a parfaitement le droit d’être sceptique face à une nouvelle marque, lorsqu’il s’agit particulièrement d’un produit aussi intime. Notre responsabilité est de faire un bon marketing, et les retours des premières clientes seront déterminants pour la suite. La confiance ne se réclame pas, elle se construit.

Comment trouvez-vous le système de dédouanement au Sénégal ?

​Je pense qu’il y a un véritable enjeu de transparence et de prévisibilité pour les entrepreneurs. Pour un lot d’articles que j’avais acheté aux alentours de 350 000 FCFA, à son arrivée au Sénégal, j’ai payé 200 000 FCFA de droits, taxes et frais liés au dédouanement. Je ne remets pas en question le principe de payer les droits et taxes dus, mais un entrepreneur devrait pouvoir comprendre clairement comment sont calculés les montants et pouvoir anticiper avant d’importer son produit.

Vous utilisez votre voix et votre image pour lancer ce produit, mais à vous voir et vous entendre, vous semblez avoir plusieurs cordes à votre arc…

​Effectivement. J’ai étudié la communication et les médias, puis j’ai poursuivi avec un MBA. J’ai également construit mon expérience professionnelle dans la relation client et le management, notamment dans le secteur de la technologie.

Estimez-vous qu’au Sénégal la sexualité demeure toujours un sujet tabou, et les soins intimes des femmes en particulier ?

​Oui. Je pense qu’il existe encore certains tabous autour du corps féminin, des menstruations, de la sexualité et de l’intimité, même si les choses évoluent par rapport à avant. L’objectif n’est pas de pervertir, mais de normaliser les conversations qui concernent la santé et le quotidien des femmes.

À qui la faute ? Aux mamans ?

​Non, on ne peut pas leur imputer la faute, puisqu’elles ont elles-mêmes été élevées dans une société traversée par certains silences. C’est plutôt une question de transmission culturelle, d’éducation et de normes sociales.

Que suggérez-vous face à ce blocage ?

​Notre génération a la possibilité de garder ce qui est précieux dans cette transmission tout en faisant évoluer les échanges. Il faut davantage d’éducation, créer des espaces de discussion entre femmes et avec des professionnels de la santé, mais aussi encourager la communication au sein de la famille. Les filles doivent pouvoir comprendre leur corps et leurs menstrues pour en prendre soin sans honte, avec des informations adaptées à chaque tranche d’âge. Les marques comme Sutura doivent contribuer à cette évolution.

Entretien réalisé par Fatoumata Kidiera