Des 650 millions d’Abdou Diouf aux 1,7 milliard d’Ousmane Sonko : L’histoire jamais soldée des fonds politiques…

L’affaire des « fonds politiques » s’est imposée, ces derniers jours, comme l’un des débats les plus vifs de la scène politique sénégalaise. Sur les plateaux de télévision, sur Facebook et sur l’ensemble des réseaux sociaux, responsables politiques, anciens ministres et parlementaires s’écharpent autour d’une question devenue explosive. En réalité, il y’a lieu de se poser une question : qui, avant Ousmane Sonko, a réellement disposé de ces enveloppes discrétionnaires allouées à la Primature, et pour quel usage en ont-ils fait ? Un débat qui jaillit dans un contexte particulièrement chargé, puisque l’Assemblée nationale, réunie en session extraordinaire depuis le 10 août dernier sous la présidence d’Ousmane Sonko lui-même, examine justement une proposition de loi portant sur l’encadrement des crédits spéciaux et autres fonds secrets, aux côtés de textes sur la déclaration de patrimoine, le Code du travail et la création de six commissions d’enquête parlementaires.

L’étincelle, la sortie d’Aly Ngouille Ndiaye

Tout est parti d’une intervention de l’ancien ministre de l’Intérieur Aly Ngouille Ndiaye, invité de la SenTV. Connu pour son franc-parler, il a affirmé de façon catégorique qu’Ousmane Sonko était le tout premier Premier ministre de l’histoire du Sénégal à bénéficier de fonds politiques propres à sa fonction : « En réalité, il a été le premier chef du gouvernement à y avoir droit. Moi je n’ai pas été Premier ministre, mais il y a des anciens Premiers ministres qui sont toujours là et qui m’écoutent, et il n’y a que Boun Abdallah Dionne qui est décédé, et je sais qu’il n’avait pas de fonds pour ça. Donc, cela a démarré avec lui. Amadou Ba n’en avait pas parce que lui, il a été remplacé par Sidiki Kaba, et Sidiki n’a pas duré à la Primature pour en bénéficier. »

L’ancien ministre est également revenu sur le montant régulièrement cité par Sonko lui-même, à savoir 1,7 milliard de francs CFA, tout en pointant une incertitude persistante sur sa périodicité : « Certains disent par trimestre, d’autres disent par année. Si c’était par année, Sonko était autour de 8 milliards. Mais je sais que les premiers 1,700 milliard FCFA ont été épuisés. Si c’était par année et qu’ils soient épuisés pendant le trimestre, c’est très rapide. » Il a repris à son compte les révélations antérieures du ministre du Pétrole et de l’Énergie, Abdourahmane Diouf, selon lesquelles cette première dotation aurait été intégralement consommée avant que Sonko ne sollicite une rallonge budgétaire. Un fait qu’il présente comme la preuve que le successeur de Sonko à la Primature n’aurait rien trouvé disponible. Pour Aly Ngouille Ndiaye, cette situation appelle des explications : « Dans les commissions d’enquête, il aurait dû inclure son propre cas, pour des raisons de transparence. Et il y a même des choses que je sais que je ne peux pas dire ici. »

La riposte ou les témoignages d’anciens Premiers ministres qui contredisent la thèse

Ces déclarations ont immédiatement suscité une vague de contestations sur les réseaux sociaux, où plusieurs vidéos d’archives, devenues virales, sont venues contredire frontalement la version de l’ancien ministre de l’Intérieur. Le témoignage le plus marquant est celui de Souleymane Ndéné Ndiaye, dernier Premier ministre d’Abdoulaye Wade, qui avait déclaré sur le plateau de l’émission « Faram Facce », dès avril 2025 : « Même quand j’étais Directeur de cabinet du président de la République, j’avais déjà des fonds politiques. Chaque fin du mois, on me donnait mes fonds politiques. » Une précision de taille : elle situe l’existence de ces fonds bien avant même l’accession de Souleymane Ndéné Ndiaye à la Primature, dès l’époque où il occupait la fonction de Directeur de cabinet présidentiel. Ce qui semble suffire à elle seule, selon plusieurs observateurs, à invalider la thèse d’Aly Ngouille Ndiaye présentant Ousmane Sonko comme l’inaugurateur du système.

À ces éléments se sont ajoutées des déclarations attribuées à Macky Sall, qui a lui-même occupé la Primature sous Abdoulaye Wade entre 2004 et 2007 et qui évoquent dans d’anciennes interventions l’existence de fonds dont il disposait à ce poste, ainsi qu’à Idrissa Seck, Premier ministre de Wade entre 2002 et 2004. Sur les réseaux sociaux, plusieurs internautes ont également rappelé un fait resté dans les mémoires. Celui d’Abdoulaye Wade qui aurait, à l’occasion, prélevé sur ses propres fonds politiques présidentiels pour « aider » son Premier ministre à faire face à certaines dépenses.

Le camp Pastef réplique : « des affirmations gratuites »

Du côté de la mouvance présidentielle, la réponse la plus structurée est venue d’Elimane Pouye, directeur général de la Société de Gestion et d’Exploitation du Patrimoine bâti (SOGEPA SN), qui a dénoncé des « affirmations gratuites ». Il a invité à comparer les budgets de la Primature des exercices 2023, 2024 et 2025, estimant que les différentes rubriques sont restées « globalement identiques à droit constant », les variations observées s’expliquant surtout par les changements institutionnels intervenus entre les différents gouvernements. Pour lui, la question légitime à poser n’est pas de savoir si de tels fonds existaient avant Sonko, mais bien de savoir si ses prédécesseurs en ont usé, et à quelles fins. Le débat, insiste-t-il, doit porter sur l’usage de l’argent public dans un cadre démocratique et contradictoire, plutôt que sur des polémiques stériles autour des montants et de leur périodicité.

Plusieurs voix proches de Pastef ont par ailleurs rappelé que le parti dénonçait déjà, depuis 2014, l’absence de contrôle sur ces fonds politiques, et que leur réforme figurait à son programme électoral dès 2019, soit bien avant l’arrivée d’Ousmane Sonko à la tête du gouvernement en 2024. Une manière de souligner que la pratique était connue et documentée de longue date, loin d’être une innovation propre à l’actuel Premier ministre.

Ce que révèle la réalité historique de ces fonds

Il faut certainement aller au-delà de la controverse du moment, car, plusieurs interventions parlementaires permettent de resituer ces fonds dans une perspective historique plus large. Selon des éléments récemment rapportés, ces enveloppes discrétionnaires auraient connu une inflation considérable au fil des régimes successifs : environ 650 millions de francs CFA sous la présidence d’Abdou Diouf, elles seraient passées à près de 8 milliards de francs CFA sous Abdoulaye Wade. Un rapport des Inspecteurs généraux d’État (IGE), portant sur la période 2008-2012, avait d’ailleurs révélé que 108 milliards de francs CFA de fonds politiques avaient été consommés durant cette période, dont 48 milliards sans aucune régularisation comptable et donc, un chiffre resté longtemps dans les archives de la reddition des comptes publiques sénégalaise.

L’histoire récente offre également un exemple concret et documenté qui reste celui du Programme national de développement local (PNDL), un fonds de 100 milliards de francs CFA confié à la Primature, au cœur d’une enquête ayant visé Idrissa Seck après son départ du gouvernement de Wade en 2004. Les enquêteurs s’étaient alors intéressés à la gestion de ce programme ainsi qu’à deux biens immobiliers de l’ancien chef du gouvernement, l’un à Saly et l’autre à Atlanta, dans le cadre d’une procédure portant notamment sur un possible enrichissement illicite. Cet épisode, resté dans les mémoires politiques, illustre à quel point la question du contrôle des ressources discrétionnaires de la Primature ne date pas d’aujourd’hui.

Les voix qui réclament un encadrement légal

Pour être dans l’intérêt du débat, regardons le coté institutionnel de cette affaire. En effet, plusieurs députés se sont mobilisés pour porter cette exigence de transparence au niveau législatif. Le député de la majorité Guy Marius Sagna a révélé avoir soumis, dès septembre 2025, une proposition de loi portant création d’une « Commission de vérification des crédits fonds politiques » au président du groupe parlementaire Pastef ainsi qu’à Ousmane Sonko lui-même, alors président du parti. Selon ses propres mots, ce dernier lui aurait demandé de patienter, préférant que la réforme soit portée par une initiative gouvernementale plutôt que par l’Assemblée nationale : « Le président Sonko m’a demandé de le laisser discuter avec qui de droit », a-t-il écrit sur Facebook, précisant que le chef du gouvernement « préférait que cela soit porté par le gouvernement et non l’Assemblée nationale ». Guy Marius Sagna affirme que Sonko aurait par la suite amendé sa proposition initiale « en allant plus loin de manière féconde » sur l’encadrement de ces fonds, tout en regrettant que le président de la République semble vouloir s’inscrire « dans la continuité » sur ce dossier. Le député a, depuis, déposé un paquet de quatre propositions de loi à son groupe parlementaire, dont l’une prévoit expressément la création d’une commission chargée de vérifier l’utilisation des crédits alloués aux fonds politiques.

De son côté, le député Thierno Alassane Sall, ancien ministre de l’Énergie connu pour sa démission retentissante en 2017 sur des questions de transparence, a qualifié sans détour ces fonds politiques de « vol », déplorant l’absence de tout vote parlementaire les autorisant : « Le Premier ministre est venu ici pour parler des fonds politiques le 22 mai dernier. Mais ce n’est pas à lui d’en parler », avait-il lancé à l’Assemblée nationale. Il a néanmoins pris soin de distinguer ces enveloppes contestées des crédits votés destinés au renseignement au niveau de la présidence de la République, qui ne sauraient selon lui être confondus avec les fonds actuellement mis en cause.

Toutes les voix ne convergent cependant pas dans le même sens. El Hadj Momar Samb, secrétaire général de la RTA-S, a pour sa part dénoncé ce qu’il considère comme un « opportunisme » de la majorité parlementaire, rappelant que plusieurs responsables aujourd’hui membres de cette majorité ont occupé, ces deux dernières années, de hautes responsabilités au sein de l’État sans engager plus tôt cette réflexion sur le contrôle des fonds spéciaux. Tout en se disant favorable au principe de transparence, il a plaidé pour un contrôle parlementaire élargi, qui devrait également porter, selon lui, sur la gestion de l’ONAS, la traçabilité des revenus pétroliers, l’utilisation des fonds de la région de Matam et les indemnités destinées aux victimes des crises politiques.

La position officielle qui est d’encadrer plutôt que de supprimer

Interrogé sur la question en mai dernier, le président Bassirou Diomaye Faye avait justifié le maintien de ces fonds, insistant sur leur rôle dans le renseignement et la solidarité, et estimant qu’une suppression pure et simple créerait un vide face à des sollicitations sociales urgentes. Ousmane Sonko, de son côté, avait exclu la suppression de ces fonds tout en se disant favorable à leur encadrement, citant lui-même devant l’Assemblée nationale, le 22 mai 2026, le montant de 1,77 milliard de francs CFA alloué à la Primature.

C’est dans ce contexte que s’inscrit la session extraordinaire ouverte le 10 août 2026, dont l’ordre du jour prévoit précisément l’examen, en procédure d’urgence, d’une proposition de loi encadrant les crédits spéciaux et fonds secrets, aux côtés d’un texte modifiant l’article 37 de la Constitution sur la déclaration de patrimoine du président de la République. Ce débat, loin d’être clos, montre ainsi, la tension persistante entre une pratique institutionnelle ancienne, documentée sous plusieurs régimes successifs depuis Abdou Diouf jusqu’à aujourd’hui, et les exigences de transparence et de reddition des comptes portées par les nouvelles autorités elles-mêmes depuis leur arrivée au pouvoir en 2024.

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