La disparition du Pr. Moustapha Kassé est une très grande perte pour le Sénégal et l’Afrique. C’était un grand intellectuel engagé dans le combat pour l’émancipation du continent. J’ai eu l’immense privilège d’être parmi ceux qui l’ont connu et côtoyé pendant de nombreuses années.
La Conférence sur la dette du Tiers-Monde
Nos pas se sont croisés pour la première fois il y a plus de 25 ans, lors de la préparation de la Conférence internationale sur l’annulation de la dette du Tiers-Monde, sous l’égide de Jubilé Sud, un réseau international regroupant les mouvements sociaux des pays du Sud, avec le soutien d’ONG d’Amérique du Nord et d’Europe.
L’organisation de la Conférence était confiée au CONGAD, membre de Jubilé Sud et dont le Conseil d’administration était présidé par le Pr. Buuba Diop. J’étais le Coordonnateur de la Conférence tandis que le Pr. Kassé et le Dr. Chérif Salif Sy étaient responsables du Comité scientifique. La Conférence avait eu lieu au CESAG, en décembre 2000. Elle avait réuni plus de 300 participantes et participants venus d’Afrique, d’Asie, d’Amérique latine et des Caraïbes ainsi que d’Europe, du Canada, des Etats-Unis et même d’Australie et de la Nouvelle Zélande.
La Conférence, qui avait duré cinq jours, avait été clôturée par une grande marche. De nombreuses
personnalités sénégalaises et africaines avaient pris part à la Conférence. Il y avait notamment
la veuve du Pr. Cheikh Anta Diop, Madame Marie Louise Maes Diop, le Pr. Iba Der Diop, Madame Aminata Traoré, ancienne ministre de la Culture du Mali, le Pr. Yash Tandon, éminent intellectuel ougandais, Eric Toussaint (Belgique), président du Comité pour l’annulation de la dette du Tiers-Monde (CADTM), entre autres.
La Conférence contribuera à impulser une grande mobilisation à travers le monde qui aboutira
à l’annulation des dettes de plusieurs pays du Tiers-Monde, dont le Sénégal, à travers l’Initiative en faveur des pays pauvres très endettés (PPTE) et l’Initiative d’annulation de la dette
multilatérale (IADM).
Débat sur la dette africaine à Addis Abeba
Le Pr. Kassé et moi avions poursuivi le débat sur la dette de l’Afrique, quelques années plus tard à Addis Abeba (Ethiopie) au siège de l’Union africaine, qui avait invité des experts et représentants de la société civile pour discuter de la position de l’Afrique face aux créanciers.
Nous avions passé plusieurs jours à débattre du sujet et à faire des propositions. Parfois le Pr. Kassé et moi étions en désaccord mais exprimions nos points de vue dans la courtoisie et le respect mutuel.
La réunion avait permis à l’Union africaine d’adopter une position offensive en ce qui concerne l’annulation de la dette des pays africains. Elle obtiendra gain de cause en juin 2005, quand la Banque africaine de développement (BAD), la Banque mondiale et le Fonds monétaire international (FMI) , annulèrent la dette de 14 pays, dont le Sénégal.
A la fin de la rencontre d’Addis Abeba, le Pr. Kassé et moi sommes rentrés ensemble sur le même vol.
A l’époque, il fallait passer la nuit à Bamako avant de continuer le lendemain sur Dakar. Le Pr. Kassé et moi étions logés dans le même hôtel. Cela nous donna l’occasion de passer plusieurs heures à discuter et de nous familiariser davantage l’un avec l’autre.
A l’époque, il était Conseiller du Président Abdoulaye Wade. Lors de nos discussions, il parla de son travail à la Présidence et des défis auxquels le Sénégal et l’Afrique étaient confrontés. A partir de cette période, nous avions entretenu des relations assez régulières. On se retrouvait souvent dans des débats sur les questions économiques nationales ou internationales. Après, je lui rendais visite à ses bureaux de l’Ecole de Dakar, au Point E.
Un auteur prolifique
Ces visites m’ont permis de découvrir à quel point le Pr. Kassé était un auteur prolifique. Ses publications, comme auteur ou co-auteur, couvrent une période de plus d’une cinquantaine d’années. Elles touchent à tous les sujets : de l’intégration africaine à l’industrialisation ; de la dette extérieure aux politiques de la Banque mondiale et du FMI ; de l’avenir du franc CFA au rôle du secteur privé national dans le développement du Sénégal.
Certains de ses travaux proviennent de ses observations des expériences de développement sur le terrain. En effet, le Pr. Kassé avait exercé des fonctions de Conseiller auprès de plusieurs présidents africains. Il avait fini par se rendre compte de l’impasse des tentatives de « rattrapage » dans le cadre du système dominé par les pays du Centre. Un constat qu’il partageait avec le Pr. Samir Amin. Comme ce dernier, le Pr. Kassé avait exhorté les pays africains à jeter les bases de leur propre modèle de développement. C’est pour cela, qu’il appuyait toutes les tentatives d’intégration, tant au niveau régional que continental. A cet égard, il avait apporté un soutien sans réserve au Plan d’Action de Lagos (PAL). Ce dernier sera torpillé par les programmes d’ajustement structurel de la Banque mondiale et du FMI. Ces deux institutions essuyèrent de sévères critiques de la part du Pr. Kassé qui accusa leurs interventions d’avoir enfoncé les pays africains dans la dépendance et le sous-développement. Une grande partie de ses idées et prises de position sont reproduites dans l’un de ses derniers ouvrages, publié en 2021.
Un livre de plus de 700 pages dans lequel il nous fit l’honneur, Ndongo Samba Sylla et moi, de figurer parmi les très nombreuses personnes citées, en guise de remerciements ou de compliments. C’était en reconnaissance de notre contribution à la critique des politiques néolibérales à travers les « samedis de l’économie ».
Interventions aux « Samedis de l’économie »
En effet, le Pr. Kassé avait beaucoup apprécié le contenu des « samedis de l’économie ». lancés en mars 2013 par Ndongo Samba Sylla et moi-même. La séance inaugurale avait comme invité de marque le Pr. Samir Amin, qui y présenta l’un de ses derniers livres, sur l’implosion du capitalisme des monopoles. Le Pr. Kassé lui-même avait participé à plusieurs séances des « samedis de l’économie ». Il y avait été invité comme conférencier sur la problématique de l’industrialisation du Sénégal. Ensuite, il avait été président de séance » lors d’un grand débat consacré à l’avenir du franc CFA et à la monnaie unique de la CEDEAO. Le Pr. Kassé avait surtout présidé la séance spéciale consacrée à la célébration du 10e anniversaire des « samedis de l’économie » couplée à l’hommage au Pr. Samir Amin. C’était en septembre 2023 à la salle Amady Aly Dieng de L’Harmattan. Cette séance avait vu la présence de nombreuses personnalités du Sénégal et de la sous-région, dont Madame Aminata Traoré, ancienne ministre de la Culture du Mali et le Pr. Mamadou Koulibaly, économiste et ancien ministre de la Côte
d’Ivoire.
Hommage au Pr. Samir Amin
La disparition du Pr. Samir Amin le 12 août 2018 fut un choc terrible pour tous ses disciples et ceux qui avaient cheminé avec lui et partagé ses idées. Le Pr. Kassé étaient de ceux-là. Il faut rappeler que leurs chemins s’étaient croisés à l’Université de Dakar dans les années 1970.
L’analyse de Samir Amin du système mondial d’un point de vue marxiste avait eu une forte influence sur le Pr. Moustapha Kassé. Une grande amitié liait les deux hommes. Le Pr. Kassé fut très affecté par la disparition du Pr. Samir Amin à qui il rendit un vibrant hommage à travers la presse. Et tout naturellement, quand on décida d’organiser un Symposium international en 2020 à la mémoire du Pr. Samir Amin, le Pr. Kassé était au premier rang des organisateurs avec le Dr. Chérif Salif Sy. Le Pr. Kassé présida le Comité scientifique tandis que le Dr. Sy dirigea le Comité d’organisation. Nos réunions durant le processus préparatoire du Symposium nous donnèrent l’occasion d’approfondir nos discussions, non seulement sur l’œuvre et la pensée de Samir Amin, mais également sur d’autres sujets, tels que le franc CFA, l’intégration africaine, la coopération Sud-Sud et le panafricanisme, entre autres.
La dimension humaine de l’homme
Il est difficile d’énumérer tous les aspects de la dimension humaine du Pr. Moustapha Kassé. On retiendra qu’il était un homme chaleureux, d’une extrême gentillesse et d’une grande courtoisie. C’était un homme affable, généreux et d’une grande humilité. Il vous accueillait toujours le sourire aux lèvres. Il était toujours disponible pour partager son savoir avec beaucoup de générosité ou de vous offrir un livre . Les visites à ses bureaux de l’Ecole de Dakar au Point E étaient des occasions de débats stimulants et d’une très grande richesse intellectuelle.
Nos relations avaient dépassé le cadre professionnel, pour se transformer en une grande amitié fraternelle. J’avais un profond respect pour la dimension intellectuelle de l’homme. Comme Samir Amin, je considérais le Pr. Kassé comme un mentor, un grand frère et un camarade de lutte.
Conclusion
Avec la disparition du Pr. Moustapha Kassé, c’est un autre géant dans le combat pour l’émancipation de l’Afrique qui quitte la scène. A sa mort, les hommages sont venus de partout, du Sénégal et des autres pays du continent, soulignant ainsi la dimension panafricaine de l’homme. Il laisse une œuvre riche et variée pour la postérité.
Comme le dit si bien, Hakim Ben Hammouda, ancien ministre de l’Economie et des Finances
de Tunisie et qui avait étroitement travaillé avec le Pr. Kassé quand il était au CODESRIA : « Moustapha Kassé a traversé le siècle des économies africaines et a été de toutes les grandes batailles pour leur indépendance aux côtés d’illustres économistes africains, dont le Pr. Samir Amin. » Comme ce dernier et tous les autres géants qui l’ont précédé, l’exemple et l’œuvre du Pr. Kassé serviront de sources d’inspiration pour continuer le combat pour l’indépendance, l’unité et la souveraineté de l’Afrique.
Demba Moussa Dembélé Economiste
