Ce soir ce sera Tamkharit. Une partie du pays semble découvrir l’événement avec stupéfaction. Les conversations sont les mêmes : « Déjà ? » Oui, déjà. Comme tous les ans. Comme depuis des siècles.
Comme le veut ce calendrier lunaire maîtrisé sans application mobile, sans alerte électronique et sans publication Facebook rappelant que le mois de Mouharram avait commencé. La date de Tamkharit n’a pourtant rien d’un mystère. Elle découle du calendrier musulman et arrive exactement là où elle devait arriver. Mais à entendre certains, on croirait qu’elle a pris un raccourci pour surprendre.
Cette surprise collective raconte beaucoup plus de choses qu’il n’y paraît. Elle raconte d’abord un rapport au temps profondément bouleversé. Si les fêtes rythmaient l’existence, aujourd’hui, ce sont les factures, les échéances, les prix du riz, du sucre, de l’huile et du carburant qui dictent le calendrier. Les jours de fête arrivent désormais comme des visiteurs imprévus dont on n’a ni les moyens ni parfois même l’énergie d’assurer convenablement l’accueil. Entre la dernière facture d’électricité, le loyer qui menace, les frais de scolarité et les dépenses de santé, il reste peu de place pour l’anticipation joyeuse qui accompagnait les grands rendez-vous populaires.
Pourtant, Tamkharit n’est pas une fête comme les autres. C’est l’une de ces célébrations où la spiritualité s’est harmonieusement mêlée à l’imaginaire populaire pour produire un patrimoine culturel unique. Dans les familles, il se raconte que ce jour-là personne ne devait rester le ventre vide. Il fallait manger à satiété, recevoir des invités, partager avec les voisins, envoyer des plats aux proches et veiller à ce qu’aucun membre de la communauté ne soit oublié.
Le jour de Tamkharit était celui de l’abondance symbolique, celui où la générosité devait l’emporter sur les calculs et même qu’il fallait manger jusqu’à être pleinement rassasié afin que l’année soit placée sous le signe de la prospérité.
C’est également le jour du fameux tousngueul, cette poudre noire appliquée au contour des yeux des enfants et parfois des adultes. Une tradition dont la dimension mystique a fait rêver des générations entières. On racontait avec un sérieux imperturbable qu’après avoir reçu le trait de tousngueul, il suffisait de lever les yeux vers le ciel pour apercevoir Fatima en train de laver son linge.
Combien d’enfants ont passé des heures à scruter les nuages dans l’espoir d’apercevoir cette silhouette mystérieuse ? Combien ont fini par distinguer dans une masse cotonneuse un pagne imaginaire, une bassine céleste ou un drap flottant au vent ? Peu importe finalement que Fatima ait réellement été visible ou non. L’essentiel résidait dans cette capacité extraordinaire qu’avait la société sénégalaise à fabriquer du merveilleux avec presque rien, à nourrir l’imagination des enfants avec quelques récits transmis de génération en génération.
Cette capacité à transformer une fête religieuse en un univers de récits, de symboles et de célébrations populaires a trouvé l’une de ses plus belles expressions dans la chanson « Tajabone », que Ismaïla Lo a reprise et portée bien au-delà des frontières du Sénégal et même à se retrouver comme un des morceaux les plus marquants qui accompagnent le film « Tout sur ma mère » (1999) de l’immense cinéaste espagnol Pedro Almodovar.
Partout dans le monde, cette mélodie est devenue l’une des cartes de visite culturelles les plus élégantes du pays. Des millions d’auditeurs qui n’ont jamais goûté au thiéré de Tamkharit, jamais reçu un trait de tousngueul, ni passé la soirée à chercher Fatima dans les nuages, connaissent pourtant cette chanson. L’ironie est ailleurs et elle est savoureuse. Alors que le monde associe le Sénégal à cette célébration, nombre de nos compatriotes semblent chaque année découvrir avec surprise que Tamkharit arrive.
Nous avons réussi l’exploit d’exporter la fête avant même de nous souvenir de la date à laquelle elle se tient. La chanson a traversé les océans, franchi les frontières et conquis les scènes internationales. Chez nous, en revanche, certains continuent de s’étonner que le calendrier musulman fasse exactement ce qu’il fait depuis quatorze siècles.
Aujourd’hui, les blagues survivent. Le sens de l’humour demeure peut-être notre dernière richesse nationale réellement inépuisable. Le Sénégalais continue à plaisanter avec une constance admirable au milieu des difficultés les plus tenaces. Les plaisanteries sur le thiéré de Tamkharit circulent déjà. Certaines affirment qu’ils cuisineront un thiéré parfumé aux souvenirs de Tabaski. D’autres expliquent qu’elles comptent observer les plats des voisins pour obtenir une satisfaction gastronomique par contemplation. D’autres soutiennent que le meilleur moyen d’affronter la hausse des prix consiste à développer un solide appétit imaginaire. Nous rions de tout cela, et nous avons raison de rire. Mais derrière les éclats de rire se cache une réalité plus sombre.
Car les fêtes ont perdu une partie de leur éclat parce que les conditions de vie se sont considérablement durcies. Il devient difficile de célébrer lorsque le quotidien ressemble à une succession d’arbitrages douloureux. Le ou la responsable de famille qui passe ses journées à calculer comment faire tenir le mois dans un salaire ou des revenus qui s’arrêtent au dixième jour, n’aborde pas la Tamkharit avec la même légèreté que ses parents ou ses grands-parents. Le ou la chargée de faire les courses compare les prix de chaque produit, ne dispose plus de la même disponibilité d’esprit pour préparer la fête. Quant à la jeunesse, elle avance entre chômage, précarité, débrouille et incertitude, avec parfois davantage de questions que de perspectives.
Il serait facile d’accuser la modernité, les téléphones, les réseaux sociaux ou les écrans. Ce serait une explication confortable, mais incomplète. Le véritable problème est dans une société préoccupée en permanence par sa survie et qui dispose de moins en moins d’espace mental pour la célébration. Les traditions ne disparaissent pas brutalement. Elles s’érodent lentement sous le poids des contraintes quotidiennes. Les chants demeurent. Les recettes demeurent. Les rites demeurent. Mais l’insouciance qui leur donnait toute leur saveur s’efface peu à peu.
Et pourtant, malgré tout, quelque chose résiste, même si l’intensité n’y est plus. Des plats circuleront entre voisins, parents et connaissances. Des familles se retrouveront autour d’un thiéré. Et les plaisanteries continueront de fuser avec cette insolence joyeuse qui caractérise si bien notre peuple.
Parce que même si nous avons perdu une partie du sens de la fête, nous refusons obstinément d’abandonner la fête elle-même. L’insouciance a perdu du terrain, là où l’humanité continue de tenir ses positions. Certitudes, moyens et espérances se sont réduits comme peau de chagrin, mais la générosité conserve encore assez de force pour refuser la reddition.
Tamkharit arrive peut-être plus vite qu’autrefois, non parce que le calendrier accélère, mais parce que nos préoccupations occupent désormais tout l’espace. Pourtant, lorsque viendra le moment de lever les yeux vers le ciel, certains chercheront encore Fatima parmi les nuages. Et ce simple geste rappellera que malgré les épreuves, malgré la cherté de la vie, malgré les désillusions accumulées, il subsiste au fond de nous, une part d’enfance que même les temps les plus difficiles n’ont pas réussi à confisquer.
Henriette Niang Kandé