D’accord. Je serai le méchant. Il en faut bien un. Pas nécessairement parce qu’il y a toujours un méchant, mais parce que certaines histoires ont besoin d’en fabriquer un…

Il est difficile de rester longtemps le gentil de sa propre histoire si personne n’accepte d’y tenir le mauvais rôle. Alors je vous le laisse, votre beau rôle.

Gardez vos bonnes intentions, vos raisons, vos circonstances atténuantes et cette étrange faculté que nous avons de nous souvenir avec une précision extraordinaire de ce que les autres nous ont fait et beaucoup moins bien de ce que nous leur avons fait.

Moi, je prendrai le reste. L’arrogance, l’ingratitude, l’insensibilité, la méchanceté s’il le faut. Avec le temps, j’ai compris quelque chose : certains n’ont pas besoin que vous soyez réellement mauvais ; ils ont seulement besoin que vous le soyez suffisamment pour continuer à se croire bons. Car nous ne nous contentons pas de vivre les histoires. Nous les racontons. Et en les racontant, nous choisissons presque toujours l’endroit où elles commencent. C’est important. Celui qui raconte : « il m’a insulté » n’est pas obligé de raconter ce qui s’est passé cinq minutes auparavant.

Celui qui dit : « il a refusé de m’aider » peut oublier toutes les fois où il a été aidé. Celui qui raconte : « il est parti » peut commencer l’histoire le jour du départ et non les années qui l’ont rendu nécessaire. Il n’est même pas toujours besoin de mentir. Il suffit parfois de commencer une histoire suffisamment tard pour transformer la conséquence en cause et celui qui finit par réagir en responsable de tout ce qui s’est passé.

Nous faisons quelque chose de plus subtil encore. Nous accordons à nos propres fautes une histoire et à celles des autres un adjectif. Lorsque je me mets en colère, je sais ce qui m’a poussé à bout ; lorsque l’autre se met en colère, je découvre son caractère. Lorsque je blesse, je connais mes intentions ; lorsque l’autre me blesse, je connais son acte.

Mes erreurs ont des circonstances. Les siennes révèlent ce qu’il est. Nous nous jugeons ainsi avec tout ce que nous savons de nous-mêmes et nous jugeons les autres avec seulement ce que nous avons subi d’eux. Il devient alors très facile d’être innocent. Et c’est précisément là que le méchant devient utile. Il nous dispense de cet exercice pénible qui consiste à regarder notre propre part dans ce qui nous est arrivé. À partir du moment où l’autre est suffisamment mauvais, il n’est même plus nécessaire que nous soyons bons.

Il suffit que nous soyons sa victime. Sa faute devient notre innocence, son arrogance notre humilité, son ingratitude notre générosité. Nous ne cherchons plus à comprendre ce qui s’est passé ; nous distribuons les rôles de manière à pouvoir continuer à vivre confortablement avec nous-mêmes.

Je ne dis pas qu’il n’existe pas de véritables victimes, de véritables injustices ou des hommes capables de faire délibérément du mal. Ce serait une sottise. Je dis seulement que la faute de l’un ne constitue jamais, à elle seule, la preuve de l’innocence de l’autre. Deux torts peuvent habiter la même histoire. Deux personnes peuvent s’être blessées tout en étant chacune persuadée de n’avoir fait que répondre à la blessure précédente. Et il arrive qu’une relation entière ne soit plus qu’une interminable dispute pour savoir qui a commencé, parce que celui qui parviendra à fixer le commencement aura déjà presque désigné le coupable.

C’est peut-être pour cela que je me méfie désormais des histoires dans lesquelles celui qui raconte n’a rien à se reprocher, y compris lorsque c’est moi qui raconte. Je ne suis pas innocent de tout ce que j’ai vécu. J’ai été injuste. J’ai été arrogant. J’ai blessé. J’ai parfois appelé franchise ce qui contenait aussi de la brutalité. Je n’ai aucune difficulté à l’admettre. Mais reconnaître ma faute ne m’oblige pas à endosser celle des autres.

Je veux bien répondre de ce que j’ai fait ; je refuse seulement de devenir le personnage dont quelqu’un d’autre a besoin pour ne pas répondre de ce qu’il a fait lui-même.

Mais au fond, je m’en fous. Non pas de ce que j’ai été : cela m’importe encore suffisamment pour que je préfère connaître une vérité désagréable sur moi-même plutôt que de mourir avec une belle opinion mensongère de ma personne. Je me fous de cette autre chose : du rôle que vous devez me donner pour réussir à vivre avec le vôtre. Il arrive un moment où l’on n’a plus envie de courir derrière chaque mauvaise opinion, de corriger chaque récit, de plaider sa bonté devant ceux qui ont besoin de votre culpabilité. Certaines personnes tiennent tellement à leur innocence qu’essayer de leur retirer leur méchant reviendrait à leur retirer toute leur histoire. Alors gardez-la.

Dites que je suis difficile parce que j’ai dit non. Arrogant parce que je n’ai pas baissé les yeux. Ingrat parce que j’ai refusé qu’un service rendu devienne une dette éternelle. Méchant parce que je n’ai pas accepté de me taire pour préserver l’idée que vous vous faites de vous-mêmes. Cela ne me coûte plus grand-chose. Il y a peut-être même une forme de liberté à comprendre qu’on ne sera jamais innocent dans toutes les mémoires. Car le véritable danger commence peut-être lorsque nous avons absolument besoin d’être les gentils. Celui qui veut être bon peut encore examiner ses actes.

Celui qui veut absolument se croire bon doit commencer à arranger le monde autour de cette conviction. Et tôt ou tard, il lui faudra quelqu’un de mauvais. Quelqu’un qui portera ce qu’il ne veut pas voir en lui. Quelqu’un dont les fautes lui permettront d’oublier les siennes.

Je n’ai plus cette ambition. Je ne veux être ni le gentil ni le méchant de l’histoire. Je voudrais seulement savoir, autant que possible, ce qui s’est réellement passé et quelle fut ma part. Si j’ai eu tort, je prendrai mon tort. Si j’ai fait du mal, je prendrai ma faute. Le reste appartient à ceux qui ont encore besoin de distribuer les rôles. Alors, s’il vous faut absolument un méchant, prenez-moi. Au fond, je m’en fous. Mais ne me demandez pas de mentir pour que vous puissiez rester le gentil de votre histoire.

Pierre Hamet Ba