« Ne nous réveillons pas quand l’eau sera déjà dans les maisons » …

«Au Sénégal, les dates des 13, 14 et 15 août restent mémorables dans la gestion des inondations. C’est souvent à partir de cette période que les vannes s’ouvrent considérablement et que les trop-pleins d’eau deviennent de véritables casse-têtes pour les citoyens. C’est le moment où le Mamacounda déborde et que la montée du niveau du fleuve Sénégal devient un cauchemar du Fouta au Falémé.
C’est également le moment des grands discours techniques et des interminables tours de table consacrés à la recherche de solutions d’appoint souvent tardivement.

Les prochaines pluies ne doivent pas nous surprendre. Elles doivent, au contraire, nous rappeler une évidence : l’inondation n’est plus un événement exceptionnel au Sénégal ; elle est devenue un risque urbain, territorial et climatique que nous devons apprendre à anticiper.

Cette alerte n’est pas destinée à faire peur. Elle vise simplement à poser, avant que le débat ne s’installe dans l’émotion, la véritable question : qu’avons-nous appris de plus d’une décennie de lutte agressive contre les inondations ?

En effet, depuis 2012, le Sénégal a engagé une politique sans précédent avec le Programme décennal de lutte contre les inondations, doté d’une enveloppe de près de 800 milliards de FCFA sur la période 2012-2022. Dans ce cadre, d’importants réseaux de drainage ont été réalisés, des stations de pompage installées et des bassins de rétention aménagés. Plusieurs quartiers,autrefois régulièrement sinistrés, telles que la Cité soleil de Dalifort et Aladji Pathé de Keur Massar, ont ainsi connu une amélioration réelle de leur situation.

Cette politique comportait également un volet de restructuration urbaine et d’émergence de nouveaux espaces de vie, à l’image de la cité Tawfekh Yaakar, réalisée en mode fast-track, avec quelque 2 000 logements construits en huit mois grâce à la mobilisation d’entreprises nationales.

C’est probablement le programme le plus ambitieux et le plus structurant engagé dans ce domaine depuis l’indépendance. Seulement, il serait tout aussi dangereux de considérer que tout a été réglé.

En effet, une politique publique de lutte contre les inondations ne se mesure pas uniquement au nombre de kilomètres de canalisations posés ou au nombre de motopompes mobilisées mais surtout, à la réponse à une question simple :

Sommes-nous capables d’empêcher qu’une pluie se transforme en catastrophe ? Et c’est précisément là que se situe aujourd’hui le véritable débat.

Le Sénégal a progressivement construit des outils de connaissance du risque, de cartographie, de prévision et d’alerte. C’est sous ce rapport qu’il faut saluer le Projet de gestion intégrée des inondations au Sénégal (PGIIS) qui a notamment été conçu pour dépasser la seule logique des ouvrages et intégrer la connaissance des zones inondables, la prévention et la gouvernance du risque.

Cette démarche, bien que novatrice, s’inscrit dans un ensemble plus large d’outils de planification et d’aménagement conçus préalablement notamment, le Plan national d’Aménagement et de Développement des territoires (PNADT). De même, le Programme décennal de lutte contre les inondations (PDLI) a constitué un cadre fédérateur pour les différentes initiatives et programmes liés à la lutte contre les inondations, en intégrant notamment le Projet de gestion des eaux pluviales et d’adaptation au changement climatique (PROGEP).

C’est donc le moment d’évaluer les nouvelles initiatives engagées en la matière, notamment la Stratégie nationale de gestion du risque d’inondation (SNGRI), les Plans de gestion du risque d’inondation (PGRI) ainsi que le Plan de prévention du risque d’inondation (PPRI) du lac Rose qui nous ont été présentées comme des solutions.

A l’heure, nous sommes désormais censés disposer de davantage de connaissances, d’expérience, d’ouvrages et de moyens qu’en 2012. Il faut donc nous en faire le bilan.

Les outils météorologiques ont été renforcés, avec notamment le radar météorologique mis en service à Diamniadio en septembre 2024 pour améliorer la prévision des pluies à fort impact et l’alerte face aux risques d’inondation. Fort de tout cela, il convient donc changer de disque dans la communication qui nous est servie comme dans notre manière d’agir.

Nous ne pouvons plus attendre les premières maisons envahies pour déclencher les opérations, ni les premières routes coupées pour recourir aux motopompes.

Nous ne devons pas davantage attendre les images de quartiers sous l’eau pour réunir les autorités. Les capacités d’anticipation doivent être telles que nous sachions où l’eau va arriver, par où elle va arriver et quelle sera la capacité d’absorption des ouvrages. Nous devons également être capables d’identifier les points de débordement et les populations à protéger en priorité. C’est cela, l’anticipation qui nous a toujours tant manqué. Par conséquent, le véritable test n’est pas la pluie, mais notre capacité à l’absorber et à en maîtriser les conséquences.

Les prévisions de l’ANACIM pour l’hivernage 2026 avaient précisément attiré l’attention sur une situation particulière. Malgré une pluviométrie globalement déficitaire, la concentration des précipitations sur certaines périodes peut favoriser des épisodes extrêmes susceptibles de provoquer des inondations. C’est précisément ce qui doit nous interpeller.

Il n’est pas fortuit de préciser qu’une année globalement sèche peut parfaitement connaître des inondations majeures. En effet, une inondation urbaine ne dépend pas seulement du volume annuel des précipitations maisaussi, de leur intensité et de leur durée, de la capacité d’infiltration des sols, de l’état des réseaux, du fonctionnement des bassins et des stations de pompage ainsi que de l’occupation des zones naturelles d’écoulement et de la qualité de l’aménagement urbain.

De mon point de vue, c’est précisément là que se situe notre responsabilité collective.

Nous avons beaucoup traité la question de l’eau sans avoir suffisamment traité celle du territoire.

L’une de nos principales faiblesses a été, pendant longtemps, de penser la lutte contre les inondations essentiellement comme une question d’assainissement. Je précise, bien entendu, qu’évacuer l’eau est une nécessité mais que cette action n’est plus suffisante, car l’inondation est aussi un problème d’urbanisme et d’aménagement du territoire. Nous devons, par conséquent, continuer à repenser notre urbanisme et notre aménagement, dans le prolongement des politiques initiées depuis 2012, avec des stratégies cohérentes et des outils efficaces, mais sans démagogie.

Je dis avec force qu’urbaniser une zone naturelle d’écoulement en imperméabilisant massivement les sols, en construisant dans des zones basses sans respect des plans d’urbanisme, c’est fabriquer progressivement le risque. Et de fait, le problème dépasse la question de la destination des eaux et s’attaque au respect des zones non aedificandi donc impropres à la construction. C’est une question fondamentale.

Le Conseil des ministres du 1er septembre 2021 avait d’ailleurs déjà souligné la nécessité de généraliser les plans directeurs d’urbanisme et d’assainissement et de préparer un nouveau programme décennal 2023-2033 en cohérence avec le PNADT.

À quelques jours des prochains épisodes pluvieux annoncés, je ne veux pas attendre les premières images de rues transformées en torrents pour poser les questions qui fâchent.

La question que je pose légitimement est la suivante : Où en sommes-nous aujourd’hui ?

En somme, quel est l’état réel des ouvrages réalisés dans le cadre du précédent programme décennal ? Sont-ils tous fonctionnels ? Les réseaux ont-ils été curés avant l’hivernage, les bassins entretenus et les moyens de pompage prépositionnés ? Les stations sont-elles opérationnelles et quelle est la situation des quartiers identifiés comme points noirs ?

Plus largement, quelle est aujourd’hui la capacité réelle de notre dispositif face à des pluies extrêmes ? Et surtout, qu’est devenu le principe d’anticipation qui devait être au cœur de la politique nationale de lutte contre les inondations ?

Ce sont autant de questions techniques qui ne devraient relever ni de la majorité ni de l’opposition, mais de l’ensemble des Sénégalais, car l’hivernage ne fait aucune distinction.

Le temps des bilans viendra, sans nul doute. Mais aujourd’hui, c’est le temps de prévenir.

Pour conclure, le débat sur les inondations ne doit pas commencer lorsque l’eau monte mais, doit commencer bien avant la pluie. »

Par Mamadou KASSE, Urbaniste Aménagiste
Président du Conseil départemental de Tambacounda