Mamadou Cissé, du crédit de terrain au marché des capitaux…
Le 25 février 2025, au Noom Hotel de Dakar, la première cotation de l’emprunt obligataire durable de Baobab Sénégal à la Bourse régionale des valeurs mobilières raconte davantage qu’une opération financière de 20 milliards de francs CFA.
Elle mesure le chemin parcouru par Mamadou Cissé. Entré chez Baobab en 2009 comme agent de crédit, il dirige aujourd’hui une institution capable de parler deux langues que la finance africaine peine encore à réconcilier : celle des petits entrepreneurs, faite de besoins immédiats, de trésoreries fragiles et de confiance personnelle ; et celle des investisseurs institutionnels, structurée autour du risque, du rendement, de la gouvernance et de la mesure d’impact.
C’est précisément dans cette capacité à relier le terrain aux marchés financiers que réside la singularité de son parcours. Mamadou Cissé n’est pas arrivé à la direction générale par une trajectoire extérieure ou une succession d’affectations prestigieuses. Il s’est construit à l’intérieur de la même institution, en assimilant progressivement ses différents centres de gravité : le crédit, le contrôle, le management, puis la stratégie.
L’école du crédit
Lorsqu’il rejoint Baobab, encore connu sous le nom de Microcred, Mamadou Cissé commence au plus près de l’économie réelle. Le métier d’agent de crédit constitue une école exigeante. Il faut comprendre une activité parfois peu formalisée, évaluer un entrepreneur au-delà de ses documents comptables, apprécier les cycles de trésorerie, identifier les risques invisibles et construire une relation suffisamment solide pour accompagner sans encourager le surendettement.
Dans la microfinance, le crédit ne repose pas uniquement sur des modèles statistiques. Il s’appuie également sur une connaissance fine des comportements économiques, des marchés locaux et des équilibres familiaux. Cette immersion initiale donne à Mamadou Cissé une lecture concrète de l’inclusion financière. Derrière chaque dossier se trouve une entreprise souvent modeste, mais essentielle à la circulation des revenus, à l’emploi et à la stabilité d’un ménage.
Son évolution vers l’audit interne marque un premier changement de perspective. Après avoir appris à décider à l’échelle d’un client, il doit désormais examiner la solidité du système dans son ensemble. Il prend la tête de l’audit interne de Baobab Sénégal, avant d’élargir son périmètre à plusieurs filiales africaines du groupe. Cette séquence lui permet de se familiariser avec les procédures, la conformité, les dispositifs de contrôle et la qualité des portefeuilles.
Le passage du crédit à l’audit est déterminant. Il forge un dirigeant qui connaît à la fois la nécessité de financer et l’obligation de protéger l’institution. Dans une industrie où la croissance peut rapidement détériorer la qualité des actifs, cette double culture constitue un avantage stratégique.
Après avoir exercé les fonctions de Directeur général adjoint, Mamadou Cissé est nommé Directeur général de Baobab Sénégal en 2017. Son ascension illustre la valeur de la mobilité interne lorsqu’elle ne se limite pas à récompenser l’ancienneté, mais consacre une accumulation progressive de responsabilités et de compétences.
La performance comme discipline
À la tête de Baobab Sénégal, Mamadou Cissé pilote l’une des principales plateformes de financement des petites activités économiques du pays. À fin 2024, l’institution comptait 187 574 clients actifs, 738 collaborateurs, 44 agences et 339 Points Baobab répartis sur une grande partie du territoire.
Son portefeuille de prêts atteignait environ 258 millions d’euros, soit près de 169 milliards de francs CFA, tandis que les dépôts représentaient 141 millions d’euros, environ 92,5 milliards de francs CFA. Le portefeuille à risque à plus de trente jours s’établissait à 1,6 %, un niveau qui traduit une maîtrise notable du risque de crédit. Baobab Sénégal a par ailleurs dégagé un bénéfice annuel de 9,43 millions d’euros, soit plus de 6 milliards de francs CFA.
Ces chiffres éclairent le style de direction de Mamadou Cissé mieux que ne le feraient de longues déclarations sur le leadership. Ils montrent une institution qui grandit tout en conservant une qualité de portefeuille rigoureuse. Or, dans la microfinance, la performance ne peut être appréciée à travers la seule progression des crédits distribués. Elle dépend aussi de la mobilisation de l’épargne, de la maîtrise du coût du risque, de la productivité du réseau et de la capacité à entretenir durablement la confiance des déposants.
La trajectoire de Mamadou Cissé explique en partie cette discipline. Celui qui a observé l’institution depuis le crédit puis depuis l’audit ne peut considérer la croissance comme une simple course aux volumes. Il sait qu’une décision commerciale mal encadrée aujourd’hui peut devenir une difficulté de recouvrement demain.
Le digital sans abandonner la proximité
Cette rigueur ne l’a pas conduit à administrer Baobab Sénégal dans l’immobilisme. Sous sa direction, l’institution a engagé une transformation numérique fondée sur les partenariats plutôt que sur l’illusion de pouvoir reconstruire seule l’ensemble de l’écosystème financier.
En mars 2022, Baobab Sénégal et Orange Finances Mobiles Sénégal lancent M-Baobab, une offre permettant aux clients éligibles d’accéder à l’épargne et au crédit depuis Orange Money. L’alliance répond à une réalité simple : dans un pays où le téléphone mobile a parfois précédé le compte bancaire, l’inclusion financière ne peut plus dépendre exclusivement de l’ouverture de nouvelles agences.
Baobab s’est également rapproché de Wave Sénégal afin de faciliter les transactions et les remboursements. En 2024, l’institution célébrait la millionième transaction réalisée à travers ce partenariat. Parallèlement, des outils d’automatisation et de suivi des remboursements fondés sur les données ont été déployés pour améliorer l’efficacité opérationnelle.
La stratégie ne consiste pas à opposer le digital au réseau physique. Les 44 agences et les centaines de points de service conservent leur rôle dans l’accompagnement, la connaissance du client et la résolution des situations complexes. Le numérique prend en charge les opérations répétitives et réduit les coûts de déplacement. La proximité humaine, elle, demeure essentielle dans un secteur où la confiance reste un actif aussi important que la technologie.
Une microfinance qui accède au capital durable
L’émission obligataire lancée en septembre 2024, puis cotée à la BRVM en février 2025, constitue probablement l’étape la plus structurante du mandat de Mamadou Cissé. D’un montant de 20 milliards de francs CFA, l’opération porte un taux de 6,80 % et une maturité de cinq ans. Elle représente la première émission réalisée sur le marché régional par une structure privée sous une labellisation combinant les dimensions verte, sociale et durable.
L’opération vise notamment le financement de 5 000 micro, petites et moyennes entreprises dans les quatorze régions du Sénégal. Le cadre présenté prévoit également la création de 1 000 emplois directs, avec une attention particulière accordée aux femmes et aux jeunes. La Société financière internationale et l’Africa Local Currency Bond Fund ont investi conjointement 10,5 milliards de francs CFA dans la transaction.
Pour Baobab Sénégal, l’enjeu dépasse la diversification de ses sources de financement. En entrant sur le marché de la finance durable, l’institution accepte de relier les capitaux mobilisés à des objectifs économiques, sociaux et environnementaux explicites. La promesse d’impact doit désormais être documentée, suivie et démontrée.
Cette opération révèle une nouvelle dimension du leadership de Mamadou Cissé. L’ancien agent de crédit ne se contente plus d’allouer des ressources à des entrepreneurs. Il doit convaincre des investisseurs de confier des capitaux à l’institution, puis garantir que ces ressources produiront l’impact annoncé. Le passage du terrain au marché financier est ainsi complet.
Porter une responsabilité sectorielle
L’influence de Mamadou Cissé dépasse aujourd’hui Baobab Sénégal. Président de l’organisation professionnelle représentant les institutions de microfinance du pays, il intervient dans les débats sur la consolidation et la professionnalisation du secteur.
Cette responsabilité prend une importance particulière depuis l’adoption de la loi sénégalaise de février 2025 portant réglementation de la microfinance. Le secteur compte désormais plus de 4,7 millions de membres et clients, pour un encours de crédit supérieur à 850 milliards de francs CFA. Mais sa profondeur masque encore de fortes disparités entre quelques institutions structurées et de nombreux acteurs de taille modeste confrontés à des difficultés de gouvernance, de conformité et de résilience.
Mamadou Cissé défend notamment le réseautage et la mutualisation comme réponses possibles à cette fragmentation. Cette position est cohérente avec son parcours : renforcer l’inclusion ne signifie pas multiplier indéfiniment les structures fragiles, mais construire des institutions capables de durer, de protéger l’épargne et d’absorber les chocs.
Le Cauri d’Or du Meilleur Manager Homme, qui lui a été décerné en mai 2025, a offert une reconnaissance publique à une trajectoire jusque-là principalement bâtie dans l’exécution. Mais la distinction la plus significative reste peut-être ailleurs : dans le fait qu’un professionnel entré au bas de la chaîne du crédit dirige désormais une institution devenue l’une des vitrines du groupe Baobab en Afrique.
Le prochain chapitre sera plus exigeant encore. Il faudra approfondir la digitalisation sans déshumaniser la relation financière, financer davantage les territoires et les chaînes de valeur agricoles, protéger les clients dans un marché du crédit instantané en expansion et démontrer l’impact réel des capitaux durables levés à la BRVM.
La trajectoire de Mamadou Cissé montre que l’inclusion financière ne se résume pas à prêter davantage. Elle exige de savoir à qui prêter, comment maîtriser le risque, où mobiliser les ressources et de quelle manière transformer le financement en capacité économique durable. C’est à l’intersection de ces quatre responsabilités que se mesure désormais son leadership.