Moody’s Ratings estime que l’échange de titres qui pourrait accompagner la restructuration de la dette extérieure du Sénégal serait très probablement assimilé à un défaut selon ses critères. Cette mise en garde, rapportée par Bloomberg le 6 novembre 2026, intervient alors que Dakar approche de deux échéances obligataires et que le rejet du budget rectificatif pourrait retarder la validation du programme de 2,2 milliards de dollars négocié avec le FMI.
Le Sénégal continuait d’honorer ses paiements obligataires à la date de publication de la dépêche de Bloomberg, le vendredi 6 novembre. Interrogée par les journalistes Mpho Hlakudi et Ray Ndlovu, Lucie Villa, vice-présidente senior de Moody’s Ratings, a expliqué pourquoi l’agence pourrait tout de même retenir la qualification de défaut. Selon sa méthodologie, un échange de dette est considéré comme un échange en situation de détresse lorsque les créanciers reçoivent des titres ou des engagements de valeur inférieure à celle prévue au contrat initial et que l’opération permet à l’emprunteur d’éviter un défaut devenu probable. La qualification peut donc intervenir même si les intérêts dus jusque-là ont été versés à temps.
Cette mise en garde fait suite à la décision de Moody’s, le 29 octobre, d’abaisser de Caa2 à Ca la note à long terme du Sénégal en devises étrangères. L’agence a confirmé la note en monnaie locale à Caa2 et fait passer la perspective de négative à stable. La note Ca, avant-dernier niveau de son échelle, correspond à un risque de crédit très élevé. Dans son article du 30 octobre, Bloomberg rapportait que Moody’s anticipait des pertes plus importantes pour les créanciers privés extérieurs. L’agence situe ces pertes potentielles entre 35 % et 65 %. Leur niveau effectif dépendrait des conditions négociées avec les créanciers.
Le gouvernement avait lancé, le 1er septembre, le Plan de traitement de la dette du Sénégal, à la suite d’un audit des finances publiques qui a mis en évidence l’ampleur de l’endettement. Dakar a annoncé son intention de recourir au cadre commun du G20 pour négocier le traitement de sa dette extérieure. Le ministère de l’Économie, des Finances et du Plan a prévu d’exclure de l’opération les emprunts libellés en francs CFA, compte tenu du rôle du marché régional dans le financement de l’État. Le gouvernement entend ainsi alléger le service de la dette et dégager des ressources pour les investissements prioritaires et le règlement des arriérés dus aux entreprises.
Sur les marchés, les chiffres cités par Bloomberg le 6 novembre montrent la pression sur les titres sénégalais. Selon un indice de JPMorgan Chase, leur rendement dépassait celui des bons du Trésor américain d’environ 1 469 points de base, soit 14,69 points de pourcentage. Cet écart dépassait le seuil de 1 000 points de base couramment utilisé pour signaler une dette en difficulté. Le coût de la protection contre un défaut à cinq ans avait, lui, augmenté de plus de 33 % depuis le 1er septembre.
Deux versements d’intérêts sont attendus d’ici la fin de l’année sur des obligations libellées en dollars. Le premier, prévu le 23 novembre, concerne l’emprunt qui arrive à échéance en 2033. Le second, prévu le 10 décembre, porte sur l’emprunt à échéance 2031. Sur la base des encours recensés par UMOA-Titres au 30 septembre et des taux de ces deux emprunts, les coupons semestriels sont estimés respectivement à 34,4 millions et 40,7 millions de dollars.
La situation financière se double d’un désaccord budgétaire. Le 3 novembre, l’Assemblée nationale a rejeté le projet de loi de finances rectificative 2026 en adoptant une question préalable présentée par le député Amadou Ba, du groupe Pastef. Le décompte rectifié par l’Assemblée fait état de 126 voix en faveur du rejet. Le député a mis en cause la sincérité des prévisions et jugé insuffisantes les informations transmises sur la dette et les investissements publics. Le texte du gouvernement ramenait la prévision de croissance de 5 % à 2,7 % et réévaluait le déficit budgétaire de 5,4 % à 7,6 % du PIB. Le différend s’est étendu au budget 2027, dont le président de la commission des finances a demandé le retrait, selon le ministère.
Le FMI avait annoncé le 1er septembre un accord entre ses services et les autorités sénégalaises sur un financement d’environ 2,2 milliards de dollars sur trois ans, soit 1 243 milliards de francs CFA selon la Primature. Le programme reste soumis à l’approbation du conseil d’administration du Fonds. Parmi les conditions figurent des assurances de financement de la part des partenaires du Sénégal et des mesures correctrices liées aux données erronées précédemment communiquées sur la dette. Dès le 29 octobre, la porte-parole du FMI, Julie Kozack, avait souligné l’importance d’un budget conforme aux paramètres convenus. Dans son entretien à Bloomberg, Lucie Villa a estimé que la prolongation du blocage budgétaire pourrait repousser la décision du conseil d’administration.