Soixante ans après le FESMAN, le Sénégal face à ses responsabilités culturelles
Il y a soixante ans, Dakar accomplissait l’impensable. Du 1er au 24 avril 1966, sous l’impulsion du président-poète Léopold Sédar Senghor et l’apport d’Alioune Diop, fondateur de Présence Africaine, la capitale sénégalaise accueillait le Premier Festival Mondial des Arts Nègres. Près de 2 500 artistes, écrivains et intellectuels, venus d’une quarantaine de pays, convergeaient vers une terre africaine enfin rendue aux Africains. On y retrouvait Duke Ellington et Joséphine Baker, Aimé Césaire et Langston Hughes, Amadou Hampâté Bâ et André Malraux. Cheikh Anta Diop y fut distingué comme l’auteur africain ayant exercé la plus grande influence sur la pensée noire du XXe siècle. L’essai de Nelson Mandela, No Easy Walk to Freedom, y fut couronné alors même que son auteur était emprisonné à Robben Island. Ce n’était pas un festival au sens où nous l’entendons aujourd’hui. C’était un acte de civilisation.
Derrière cet acte, une vision d’État. Senghor avait fait de Dakar ce qu’il appelait un « rendez-vous du donner et du recevoir », un lieu de confluence entre l’Afrique, ses diasporas et le monde. Pour accueillir cette ambition, il fit construire le Théâtre National Daniel Sorano, érigea le Musée Dynamique, et quelques mois plus tard, inaugura la Manufacture Nationale de Tapisserie à Thiès, en présence du président du Mali, Modibo Keita. Le FESMAN a littéralement redessiné le visage de ces villes, où la culture a permis de réaliser des infrastructures. La beauté y tenait lieu de souveraineté. Et ce qui fit la grandeur de cet événement, qu’aucune édition ultérieure n’a su égaler, c’est précisément cette hauteur de l’investissement idéologique et matériel de l’État sénégalais.
Soixante ans ont passé. Et le paysage culturel mondial s’est profondément transformé. De Lagos à Londres, d’Abidjan à Atlanta, les cultures noires se sont imposées avec une vigueur que nul n’aurait anticipée il y a vingt ans. L’Afropop domine les playlists internationales, la mode afrocontemporaine défile et inspire de Paris à Milan, l’art africain expose dans les grands salons, le cinéma et la littérature du continent accumulent les distinctions. Ce que Senghor appelait la « civilisation de l’universel », ce dialogue des cultures où l’Afrique ne serait plus objet mais sujet, est en train de prendre forme, par des voies qu’il n’avait sans doute pas imaginées. Le rayonnement culturel africain produit désormais de la valeur économique, du prestige diplomatique, de l’influence géopolitique. Le Rwanda, le Ghana, le Bénin, la Côte d’Ivoire en ont fait un axe délibéré de leur politique étrangère.
Le Sénégal, héritier direct de cette tradition, n’est pas démuni. Le Musée des Civilisations Noires, projet né de la vision de Senghor au lendemain du FESMAN, repris par le président Abdoulaye Wade et mené à terme par le président Macky Sall en 2018, connaît aujourd’hui un renouveau qu’il convient de saluer sans réserve. L’équipe qui l’anime a su redonner à cette institution sa vocation première de carrefour intellectuel et artistique panafricain, ouvert sur le continent et sur le monde. Mais une institution, si bien tenue soit-elle, ne saurait assumer seule le rayonnement culturel d’une nation. Ce qui fait défaut au Sénégal aujourd’hui, c’est un tissu d’événements vivants, récurrents, capables de rassembler comme en 1966 les créateurs, les penseurs et les opérateurs culturels du continent et de ses diasporas. Des évènements solides.
Or les forces vives existent. À côté de projets étatiques souvent coûteux, des opérateurs culturels sénégalais maintiennent dans différents registres, avec des moyens, une ambition que l’État lui-même peine à formuler. Le Festival International de Jazz de Saint-Louis, le Carnaval de Kafountine en Casamance, parmi d’autres, témoignent de cette vitalité et d’un potentiel culturel, économique et touristique panafricain ou international, encore largement inexploité. Le Carnaval de Dakar, qui prépare sa 7e édition en novembre 2026, s’inscrit quant à lui dans une filiation plus directe avec l’esprit du FESMAN : rassembler les cultures noires, renouer le fil entre l’Afrique et ses diasporas, dialoguer avec le monde, mêler la fête à la réflexion. Malgré l’insuffisance du soutien institutionnel, cet événement est parvenu à construire des passerelles durables avec les communautés afrodescendantes de la Caraïbe et des Amériques. Le documentaire « Mas Ka Klé, la porte du retour », diffusé sur France Télévisions, (https://www.france.tv/la1ere/guadeloupe/soiree-horizons/8126970-mas-ka-kle-la-porte-du-retour.html )rend compte de cet échange avec un « groupe à peaux »(gwoup a po) de la Guadeloupe : des afrodescendants qui, par la culture, mettent en œuvre concrètement, à une échelle encore modeste, un prometteur « retour aux sources » que Senghor appelait de ses vœux. La preuve, aussi, que les acteurs de terrain sont en capacité de produire du sens et du résultat.
Sur ce terrain précis, du lien avec les diasporas afrodescendantes, le Sénégal accuse un retard qu’il serait imprudent d’ignorer. Le Ghana, avec son programme « Year of Return », a transformé le lien mémoriel avec les afrodescendants en politique publique et en filière économique. Le Bénin investit dans le tourisme mémoriel et la valorisation de son patrimoine vodun. La Côte d’Ivoire mise sur ses industries culturelles pour capter cette diaspora. Ces pays ont mesuré le potentiel concret (économique, diplomatique, symbolique) que représentent les communautés afrodescendantes à travers le monde. Le Burkina Faso, lui, a su faire de Ouagadougou la capitale panafricaine du cinéma avec le FESPACO. Le Sénégal, paradoxalement héritier le plus légitime de cette histoire, n’a pas encore pris la pleine mesure de cet enjeu.
L’ambition affichée par le renouveau politique sénégalais, celle d’une souveraineté réelle, assumée, ancrée dans les réalités du continent, ne saurait faire l’économie d’une politique culturelle à la hauteur de cette promesse. La souveraineté ne se décrète pas uniquement dans les discours sur les ressources naturelles (lien vers ma contribution Le Sénégal a deux pétroles, l’un est plus rentable à court termehttps://www.seneplus.com/node/211220). Elle se construit également dans les représentations, les imaginaires, les récits qu’un peuple produit sur lui-même. C’est là le cœur de la diplomatie culturelle, et le Sénégal de Senghor en fut, un temps, le maître incontesté sur le continent africain.
Alors que le Ministère de la Culture, de l’Artisanat et du Tourisme engage les travaux de ses États généraux, l’occasion se présente de poser un acte fondateur. Non pas en inventant de toutes pièces un énième projet événementiel, mais en identifiant les initiatives qui ont déjà fait leurs preuves sur le terrain et en leur donnant les moyens de changer d’échelle. Structurer des partenariats publics-privés dignes de ce nom. Engager un financement pluriannuel. Et, surtout, accorder aux opérateurs culturels sénégalais qui portent cette ambition depuis des années, souvent sans aucun soutien institutionnel, la confiance et les ressources que leur engagement mérite.
Soixante ans après le FESMAN, le Sénégal n’a pas besoin qu’on lui enseigne ce qu’est le génie culturel africain. Dakar en a été l’auteure. Il est temps qu’elle en redevienne l’épicentre.
