« On ne se baigne jamais deux fois dans le même discours. Mais on peut, parfois, se tenir deux fois sur la même rive. »
— Librement inspiré d’Héraclite
1. Une archive, une tribune, un miroir
Le 25 septembre 2013, à la tribune de la 68ᵉ Assemblée générale des Nations Unies, le Président Macky Sall prononçait un discours que j’ai eu l’honneur d’entendre depuis la délégation sénégalaise. Dans les jours qui ont suivi, j’en avais publié une analyse rhétorique sous le titre « Les réformes venues du Sud ». J’y saluais la mécanique argumentative d’un texte que je tenais, et que je tiens toujours, pour l’une des plus abouties qu’un chef d’État sénégalais ait livrées à cette tribune.
Ce 22 avril 2026, treize ans plus tard, le même homme est revenu devant la même Assemblée. Il ne parlait plus en Président. Il parlait en candidat au poste de Secrétaire général. J’ai écouté son discours avec l’oreille du qualiticien que j’étais déjà en 2013, et j’ai ressenti un trouble que je voudrais ici dépouiller de toute facilité. Les deux textes, lus en miroir, racontent une histoire que ni l’un ni l’autre ne raconte seul.
2. Ce qui tient debout
Commençons par justice. La doctrine de fond n’a pas bougé d’un pouce. En 2013, j’écrivais que le Président appelait à « changer de paradigme » sur le financement du développement et à « explorer d’autres mécanismes novateurs » face à une aide publique en chute libre. Je qualifiais cette thèse de « réforme venue du Sud », parce qu’elle inversait la grammaire habituelle : ce n’était plus l’Afrique qui demandait au Nord, c’était un chef d’État du Sud qui proposait au monde une autre manière d’organiser les financements.
Treize ans plus tard, le candidat reprend la même thèse, presque mot pour mot. Les financements publics « restent insuffisants », il faut que le développement soit « davantage porté par le partenariat, l’investissement et le commerce ». Voilà la constance. Elle honore celui qui la porte. Peu d’hommes politiques peuvent aligner une telle cohérence doctrinale sur un temps aussi long. Et peu de chroniqueurs peuvent dire qu’ils ont reconnu, à treize ans d’intervalle, la même phrase centrale.
3. Ce qui a disparu
Mais la comparaison ne s’arrête pas là, et c’est là qu’elle devient cruelle. En 2013, j’avais compté — c’était mon métier de le faire — les occurrences, les procédés, les figures. J’avais identifié quatre mécanismes rhétoriques comme la signature du texte : la négation polémique au service du changement de regard sur l’Afrique ; le syllogisme du monde qui change et qui entraîne nécessairement le continent dans son sillage ; l’argument de transitivité qui faisait dériver la réforme du Conseil de sécurité de l’exigence plus large du changement ; et le nous inclusif dominant, qui faisait parler le Président au nom d’une collectivité nommée.
Ces quatre mécanismes ont, en 2026, tous disparu.
La négation polémique — « l’Afrique n’est plus cette zone de turbulences et d’urgences humanitaires, mais un pôle émergent d’opportunités » — n’a plus d’objet, parce que l’Afrique elle-même a disparu du texte. Le mot n’est pas prononcé une seule fois. Le continent qui occupait plus de quinze occurrences en 2013 s’est effacé derrière des formules neutres : « organisations régionales », « pays en développement », « plus vulnérables ». Quand il n’y a plus de sujet à défendre, il n’y a plus de préjugé à démonter.
Le syllogisme « Le monde a changé. L’Afrique aussi. Changeons de paradigmes » a cédé la place à une posture de médiation : « Je serai un Secrétaire général bâtisseur de ponts ». Le tribun qui appelait à agir s’est fait l’architecte qui relie. Ce n’est pas un reproche en soi — un candidat au Secrétariat général ne peut pas parler comme un chef d’État africain. Mais c’est une mutation qu’il faut nommer.
L’argument de transitivité sur le Conseil de sécurité — celui que j’avais longuement analysé en 2013, cette « subtile relation d’inclusion » entre le changement du monde et la réforme du Conseil — a été remplacé par un verrou diplomatique. En 2013, le Président écrivait : « La légitimité du conseil […] tient aussi, elle tient surtout, à la représentativité qui fonde son action au nom et pour le compte de tous les Etats membres. » J’avais souligné à l’époque comment l’adverbe enchérissant « surtout » venait suppléer l’adverbe initial « aussi », faisant basculer le centre de gravité vers la revendication africaine implicite. En 2026, le candidat écrit simplement qu’il faut réformer le Conseil « sur une base consensuelle ». Le mot consensuelle est le contraire exact du mot surtout. Il ne fait pas basculer, il immobilise. Il signifie : je ne bousculerai pas les titulaires du veto.
Et le nous inclusif dominant de 2013, qui faisait dire au Président « le Sénégal soutient », « nous invitons », « le Sénégal exprime », s’est rétracté au je personnel. C’est logique — il ne parle plus au nom d’une nation. Mais c’est un appauvrissement de la voix. L’orateur qui portait une collectivité est devenu l’homme qui se porte lui-même.
4. Ce qui se dit entre les deux textes
Je n’ai pas relu ma tribune de 2013 avec nostalgie. Je l’ai relue avec cette rigueur froide que j’ai toujours essayé d’apporter à l’analyse des discours politiques, même ceux des hommes que j’ai servis. Et ce que je constate n’est pas un jugement moral — c’est un diagnostic.
Le discours de 2013 était celui d’un chef d’État qui parlait depuis quelque chose : depuis le Sénégal, depuis l’Afrique, depuis la présidence du Comité d’orientation du NEPAD, depuis la légitimité d’un suffrage récent. Il avait une base. Il avait un sol. Le discours de 2026 est celui d’un candidat qui parle vers quelque chose : vers les cinq capitales qui votent, vers les contributeurs financiers qu’il faut rassurer, vers les États membres du G77 qu’il ne faut pas froisser. Il n’a plus de sol. Il cherche une orbite.
Or un candidat qui cherche une orbite sans avoir, au préalable, consolidé son sol continental, prend le risque de flotter. Le Consensus d’Ezulwini, que le discours de 2013 portait sans le nommer, n’a pas été convoqué en 2026 — ni pour y souscrire, ni pour le dépasser. Les conflits africains, nommés en 2013 avec le Mali, la Guinée Bissau, la Centrafrique, le Congo, sont devenus en 2026 des « violents conflits » anonymes. La Palestine, explicitement évoquée en 2013 avec la mention des colonies de peuplement, n’existe plus dans le texte de 2026. Ces silences ne sont pas des oublis. Ils sont le prix d’une stratégie.
5. Ce que le qualiticien retient
En 2013, j’écrivais que 59 % des verbes les plus utilisés dans le discours présidentiel étaient des verbes d’action : soutenir, donner, pousser à agir, appeler. J’y voyais la marque d’un discours « dynamique, éminemment porté sur l’action ». Je n’ai pas refait le décompte pour 2026 — mais à l’oreille, le rapport s’est inversé. Les verbes dominants sont devenus : servir, accompagner, veiller, travailler. Ce ne sont plus des verbes d’impulsion. Ce sont des verbes d’entretien.
On dira qu’un Secrétaire général doit entretenir plus qu’impulser. On aura raison. Mais on aura tort si l’on oublie que les États membres, quand ils éliront, ne voteront pas pour le meilleur entretien possible d’une Organisation essoufflée — ils voteront pour la voix qui leur promet de la ranimer. Et une voix qui se ranime ne peut pas oublier d’où elle vient.
6. Envoi
Il est une chose dont je suis certain, pour l’avoir entendue à vingt ans de distance : la meilleure version de Macky Sall orateur reste celle de septembre 2013. Non pas parce qu’il était Président et qu’il ne l’est plus — cette nostalgie serait indigne du chroniqueur. Mais parce qu’il parlait alors depuis un continent qui le portait, et qu’il avait trouvé, pour ce continent, une doctrine qui méritait son nom de réforme venue du Sud.
Le candidat de 2026 porte toujours la doctrine. C’est à son honneur. Il a laissé au vestiaire le continent qui la légitimait. C’est sa fragilité. Entre aujourd’hui et le vote de juin, il lui reste à faire, dans ses prochains dialogues thématiques, ce qu’il n’a pas fait dans son discours introductif : rappeler à l’Assemblée, et peut-être d’abord à lui-même, qu’on ne peut pas proposer au monde une réforme venue du Sud si l’on a cessé, en chemin, de parler depuis le Sud.
Les mots de 2013 sont toujours là. Ils attendent qu’on les retrouve.
Mamadou Thiam
Expert en stratégies, performance et transition